• AnneSophie Berard

CE QUI GRONDE



Du mieux que l'on peut, on trouve des habitudes. On cuisine, on lit, on se replie, on clandestine. Une raclette entre voisins, un apéro entre copains, la fête prend des allures de résistance. On évite de parler d'après, on a plaisir à se souvenir d'avant. Le pendant, lui, se distant. On ne sait plus si cela fait des jours, des mois, des années. On patiente. Sans le dater, on évoque le jour où, à nouveau, on ira dehors, sans masque ni pendule ; dehors sans y accorder de l'importance ; dehors comme si c'était normal…


Mais pourra-t-on vraiment recommencer aussi simplement ? Pourra-t-on, individuellement autant que collectivement, effacer l'expérience sans rien laisser comme trace de frustration, de retenue, de fermeture ?


Il y a quelques semaines, dans le cadre d'un projet personnel, des étudiants en école d'arts m'ont livré leurs ressentis et ce que j'ai entendu s'élever d'une voix commune, c'était de la colère. Cette colère grondait, profondément et longuement. Elle était teintée d'un sentiment d'injustice qui les traversait toutes et tous, quelque soit leurs vécus, leurs caractères, leurs convictions. Cette certitude qu'on leur volait leurs droits, leurs besoins, leurs temps.


Je les ai imaginé "le jour où…" et l'image de leurs juvéniles visages respirant l'air frais des montagnes s'est immédiatement transformée en celle d'une foule révoltée, convaincue et prête à tout pour refuser ce que l'on tentait désespérément de leur faire avaler.


Les images de l'œuvre Ever is over all de l'artiste Pipilotti Rist se sont alors imposées à moi. J'ai revu l'artiste, vêtue d'une sage robe bleue et portant une grande fleur à la main, se promener en ville pour éclater joyeusement les vitres des voitures, sous le regard complice des autorités. Je l'ai revue clamer, d'une rage étincelante, la reprise des droits fondamentaux et le refus acharné de toute domination injustifiée.


Et c'est ainsi que je me suis mise à rêver de cela : non plus d'un café en terrasse comme avant mais bien d'elles et d'eux, ces jeunes qui étouffent, s'isolent, s'épuisent, elles et eux devenus furieux, fleurs à la main et rage au cœur, balayant ce qui doit être refusé et marchant, heureux et révoltés, bien unis vers la désobéissance civile.


Ces étudiantes et étudiants prendront la parole ici même, dans quelques semaines. Nous pourrons les voir et les entendre parler tour à tour de leurs créations, de leurs sentiments, de leurs doutes, de leurs idées, de leur avenir.

Avant de mener à bien ce projet, Il me tenait avant tout à cœur de leur proposer un espace d'expression. Mais désormais que je les ai rencontrés et entendus, il me tarde bien plus encore de retransmettre l'intelligence et la justesse de leurs propos. Avec l'espoir avoué que leurs combats soient menés, leurs convictions comprises et leurs avenirs… débouchés.








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