• AnneSophie Berard

PRES DES YEUX, PRES DU COEUR

Dernière mise à jour : 10 juin

Le 04 juillet 1960, Jane Goodall s’installait parmi les chimpanzés dans la réserve de Gombe en Tanzanie, démarrant une longue et passionnante étude des terrain des singes dans leur environnement naturel. Deux ans plus tard, elle établissait le premier contact. Sans diplôme, c’est sa patience et sa passion qui lui permirent de faire des découvertes révolutionnant considérablement la relation entre le singe et l’humain.



Cette éloge de l’observation face à la complexité du vivant est le socle de l'exposition "Près des yeux Près du coeur" dont j'ai le plaisir d'être curatrice et qui se tient actuellement à la Caring Gallery. C’est pourquoi nous sommes très heureux que la fondation Jane Goodall en soit partenaire. La lutte contre l’érosion de la biodiversité doit passer par l’adoption d’une posture nouvelle : une posture attentive, consciente et réfléchie de l’humain face aux êtres des autres espèces.


C’est à travers le regard de neuf artistes internationaux que nous avons explorer cette notion de rapprochement. Il ne s’agit pas de se rapprocher du monde vivant pour se l’approprier ou l’envahir… Il s’agit, bien au contraire, de se rapprocher de ce que nous ignorons encore afin d’en mesurer plus précisément les contours, les enjeux... Et, ainsi, dessiner les chemins à venir, ensemble.


REVELER L'INVISIBLE

Nicolas Floc'h, Le bleu de l'eau

L’artiste Nicolas Floc’h présente des photographiques des mers et océans qui recouvrent plus de 70% de la Planète. Leurs variations chromatiques dépendent de la profondeur, ainsi que de l’éloignement des côtes. Ce projet picturalement saisissant est aussi une matière de recherche scientifique précieuse, permettant aux chercheurs d’analyser les variations biologiques du milieu marin. Ce sont en effet les phytoplanctons qui déterminent majoritairement la couleur de l’eau. Premiers maillons de la chaîne alimentaire aquatique, ces micro organismes invisibles sont un véritable poumon pour la Terre puisqu’ils produisent plus de 50% de l’oxygène. Ils jouent aussi un rôle clé dans la régulation du climat et l’absorption et le stockage du CO2. En nous révélant ces paysages sous-marins et en les partageant à la communauté scientifique, l’artiste dessine un point de jonction fascinant entre l’art et la science.


ETERNISER L'INSTANT

Léa Barbazanges, Cristaux

Le travail de l’artiste Léa Barbazanges trouve ses sources dans l’usage de matériaux naturels: ceux-là qui nous entourent au quotidien mais que nous prenons rarement le temps d’observer attentivement. Ailes de mouche, aigrettes de pissenlit, mica... Chaque œuvre est un nouveau défi avec la matière sélectionnée, afin d’en comprendre les propriétés et de parvenir à nous en révéler la beauté, avec le moins d’ajouts possibles.

L’œuvre présentée ici fait partie de la série Cristaux. Composée de cristaux de calcite, l’œuvre présentée ici révèle l'agencement ordonné des atomes du cristal, qui induit un graphisme à la fois géométrique et organique, renvoyant autant à l’origine de la matière qu’à l’origine de la vie.



ELOGE DE L'EPHEMERE

NILS-UDO - @Galerie Pierre-Alain Challier

Né en1937 en Allemagne, l’artiste NILS-UDO travaille depuis le début des années 70 à la fois dans et avec la nature. Ses œuvres, diffusées dans le monde entier, sont une ode rendue à l’harmonie de la Nature. La promenade est le point de départ de ses créations : fleurs, feuilles, bois, pierres… Les matières collectées lui permettent de créer in situ et de déployer la force motrice du Vivant. Dans son travail pictural aux couleurs flamboyantes, on retrouve la même volonté de saisir l’instant. L’art est ici une façon de prendre part à l’environnement, de l’investir activement afin de pouvoir en exprimer la puissance poétique. Qu’il s’agisse des compositions in situ ou des peintures de l’artiste, ces œuvres sont des instants de grâce suspendus, révélateurs d’un équilibre délicat avant que le cycle de la vie ne reprenne son libre cours.


PLUS ON S'APPROCHE, PLUS ON S'ELOIGNE

Camille Grosperrin, Ghost

À la façon d’une documentariste, l’artiste Camille Grosperrin tente de saisir, le plus objectivement possible, la figure animale. Mais cette tentative ne fait que confirmer notre impossible neutralité. Chaque action porte une dimension subjective et l’humain, aussi investi soit-il, restera étranger au monde sauvage. Ainsi, l’axe à priori réaliste de l’artiste bascule irrémédiablement dans le monde de la fable et du merveilleux. Ghost est une série photographique de sculptures animalières en cire, réalisées par l’artiste, sans outils et à très petite échelle (quelques centimètres). Elle les saisit juste avant leur fonte en bronze (et donc juste avant leur disparition), enregistrant ainsi la trace de leur présence, et faisant aussi, indirectement, l’inventaire d’un monde du vivant sur la brèche. Les animaux se tiennent face à l’objectif, spectres fragiles et maladroits, pourtant chargés d’une grande force et d’une étrange tranquillité.


PRENDRE SOIN DE NOS LIENS

Denisse Ariana Perez

Née dans les Caraïbes, la photographe Denisse Ariana Pérez s’intéresse aux liens et interactions que les êtres humains tissent et entretiennent avec ce(ux) qui les entourent : les biotopes, les végétaux, les animaux... L’élément de l’eau, très présent dans le travail de l’artiste, agit comme un révélateur d’une certaine intériorité : libéré des comportements de façade, les modèles semblent lâcher prise pour s’autoriser une expression plus intime de leur personnalité. Ces relations, nourries de désirs protecteurs, de vulnérabilité et de tendresse, sont un endroit de beauté que l’artiste cherche à transmettre dans l’ensemble de ses œuvres.


L'EMPREINTE DU TEMPS

Yann Bagot, Promontoires

Comment rendre compte de la mémoire vivante du temps ? Dans ses dessins immersifs de rochers, réalisés en grands formats et à l’encre de chine, l’artiste Yann Bagot restitue son expérience vécue parmi les éléments, sur le littoral breton ou au cœur de la forêt de Fontainebleau. Les grandes masses d’encre de chine ancrent les rocs dans le sol tandis que le blanc évoque les zones de variations et de mouvements : ceux du ciel, de l’air, de l’eau…

Saisie de l’instant présent, la matière minérale est ici explorée dans sa relation au temps, révélant un rythme du monde qui nous concerne autant qu’il nous échappe. Les marques d’érosion nous rappellent au cycle du vivant, ranimant la mémoire des pierres autant que celle de notre passé.


FUSIONNER, CONNECTER


Se définissant comme « earth-body artist », l’artiste cubano-équatorienne Bianca Lee Vasquez explore les communions que peuvent générer le rapprochement entre son corps et les environnements naturels. A travers des performances qu’elle immortalise au sein d’une photographie, l’artiste développe une relation profonde et sensible avec les êtres vivants végétaux. Cette quête quasi symbiotique, au cœur de l’œuvre de Bianca Lee Vasquez, semble nous rappeler à quel point la nature est la source de tout ce qui nous entoure. Elle ravive la figure de la nature comme mère-nourricière et la puissance de cette connexion, trop souvent tarie dans nos sociétés occidentales contemporaines.


LIBERTE ET RESILIENCE

Afia Rezk, Sans titre

L’artiste syrienne Afia Rezk, qui réside en France depuis 2018, est à la fois plasticienne et enseignante. Formée en art-thérapie et en soutien d’urgence, elle accompagne depuis 2012 des enfants et des femmes victimes de la guerre en Syrie afin de les aider psychologiquement et par le prisme de l’art. Dans ses œuvres, l’artiste utilise des matières organiques telles que les plantes, les fleurs et les graines. Elle les emploie en utilisant des techniques artisanales traditionnelles, évoquant ainsi à la fois les paysages de son pays et la mémoire de sa culture. Symbole puissant de liberté, les fleurs sauvages poussent là où elle se trouvent grâce à des capacités de résistance et de résilience exceptionnelles, qui résonnent fortement avec l’épreuve de la guerre. Le Ginko, présent dans une des œuvres exposées, est ainsi une ode à la vie extraordinaire puisque c’est le seul arbre a avoir survécu à la bombe nucléaire en 1945.


LA VALEUR DE NOS RESSOURCES

Dillon Marsh, For What it’s Worth

Dans son œuvre For What it’s Worth, l’artiste sud-africain Dillon Marsh dénonce l’impact des activités minières sur les paysages naturels d’Afrique du Sud. Parcourant les mines de cuivre, de diamant, d’or et de platine afin de les photographier, il ajoute ensuite dans ses images, en post-production, une sphère virtuelle représentant la quantité totale de matière première extraite. Les deux photographies présentées montrent la mine de Koffiefontein et révèlent l’ampleur du paysage détruit au profit des quelques 7,6 millions de carats de diamants qui en ont été extraits. Un déséquilibre inouï qui n’empêche pas l’industrie minière de continuer à défigurer le visage de l’Afrique du Sud.


Près des yeux, près du cœur,

une exposition physique et digitale visible sur le site de The Caring Gallery

Curatrice : AnneSophie Bérard

Artistes exposés : NILS-UDO, Léa Barbazanges, Dillon Marsh, Yann Bagot, Denisse Ariana Perez, Bianca Lee Vasquez, Afia Rezk, Camille Grosperrin, Nicolas Floc'h.




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