• AnneSophie Berard

QUE VALONS-NOUS ?


Le sens de nos vies


Le désir de "bien faire" est largement répandu chez l’être humain. Je ne parle pas ici d’un bien à caractère moral, mais plutôt de celui qui renvoie à la notion d'exigence. Bien faire, c’est-à-dire mettre en œuvre toutes nos facultés afin de réussir notre objectif du mieux que l’on pourra. Cette application, nourrie d'efforts et de progrès potentiels, est vouée à générer un sentiment indéniablement gratifiant : celui de la fierté.

Qui n’est pas heureux·se d’être satisfait·e de ce qu’il/elle a accompli ? Depuis notre enfance jusqu’à nos derniers jours vécus, nous cherchons, obstinément, à atteindre ce sentiment (qu’il s’agisse d’une fierté concrète, abstraite, physique ou spirituelle) : le camarade au travers de sa bande, l'étudiant au travers de sa copie, le cancre au travers de sa supercherie, l’ami au travers de son écoute, l’amant au travers de sa séduction, le vengeur au travers de son plat froid, le parent au travers de son éducation, le voleur au travers de sa ruse ou encore le travailleur au travers de son efficience…


La question qui se pose est celle de l’arbitrage. Bien entendu, nous sommes notre premier juge et chaque contentement personnel est précieux, respectable et même nécessaire ; il permet d’identifier nos forces et de solidifier notre amour-propre à mesure que nous progressons. Néanmoins, nous pouvons aisément constater que, dès lors qu'autrui émet une critique positive à propos de l'une de nos réalisations, un nouveau graal se découvre alors : celui de la reconnaissance.


La reconnaissance de nos compétences et/ou qualités par autrui n’engendre aucunement une quelconque vérité objective, l’autre pouvant se fourvoyer autant que nous-mêmes dans son jugement critique. Cependant elle engendre un écho, permettant de multiplier autant que de répandre l’avis c'est-à-dire, en d'autres termes, de le partager. Or, cette reconnaissance partagée se transforme instantanément en liant : soudain, nous faisons partie d’un tout. En effet, si untel considère positivement ce qui me constitue, alors je fais bien partie de son cercle vertueux. Je suis, pour résumer, intégré·e à son ensemble. Et à quoi donc cela me servira, d'appartenir à un groupe ? Nous touchons là au cœur de notre quête existentielle, à travers la question du sens.

Dans les reflets de la reconnaissance, se loge en effet le sens de notre vie. Si l’autre me considère, c’est que je suis nécessaire à la chaîne humaine -au moins pour cet être- et si je suis nécessaire à cette personne, alors ma vie est indispensable. En somme, l’intégration sociale au sein du monde -prouvée par les sentiments de reconnaissance que je reçois- confirme tout simplement que je vaux quelque chose. Et cela est considérable puisque c’est justement cette valeur que formera le socle de nos fondations intimes, celles sur lesquelles nous bâtirons ensuite notre place, notre rôle, notre fonction, notre entourage, bref, notre vie.


Si la valeur de notre vie est nourrie par la reconnaissance obtenue d’autrui, il est important d’identifier les différents territoires de nos valorisants. Nous pouvons distinguer trois sphères de reconnaissance :


-la sphère personnelle : constituée par les personnes avec qui l’on évolue dans le cadre de notre vie privée, elle regroupe les amis, la famille et le couple. La clé d'obtention de cette reconnaissance est la bienveillance, autrement dit la capacité d'aimer de façon constructive et respectueuse. Il s’agit d’une sphère renvoyant au sentiment de sécurité.


- la sphère professionnelle : elle se compose de toute personne avec qui l’on interagit dans le cadre de son métier. Il peut s’agir, selon les contextes, d’un collègue, d’un patron, d’un employé, d’un prestataire ou encore d’un client. La clé d'obtention de cette reconnaissance est l’efficience, admirablement définie par la métaphore de la mouche (il est efficace de la tuer avec un lance-flamme, mais efficient de le faire avec un tape-mouche). Il s’agit d’une sphère renvoyant au sentiment de légitimité.


- La sphère sociétale : elle fait référence à des personnes que nous ne connaissons pas mais qui, à un moment donné et pour un temps donné, peuvent entrer dans notre vie. Aider un·e aveugle à traverser la rue, apporter une aide bénévole… La clé d'obtention de cette reconnaissance est notre disponibilité, c’est-à-dire la façon dont nous accepterons de donner à l’autre le temps que nous aurions pu garder pour nous-mêmes. Il s’agit d’une sphère renvoyant au sentiment de responsabilité.


L’expérience prouve qu’il est difficile d’une part de cumuler la reconnaissance des trois sphères et d’autre part, d’espérer la reconnaissance d’une sphère à travers une autre (ainsi nos talents appréciés par notre sphère personnelle ne trouveront pas forcément l’écho espéré auprès de notre sphère professionnelle, et vice et versa). Or, il est évident que ces valorisations externes influencent énormément le regard que nous portons sur nous-mêmes. En effet, les formes -ou les difformités- de notre considération intime vont être remodelées au fur et à mesure du temps et de la direction (ascendante, descendante ou fluctuante) de nos routes. L’équation s'impose alors de façon logique : plus nous serons reconnu·es -soit en qualité, soit en quantité-, plus notre vie semblera censée, valable, justifiée. Il est donc inévitable que nous nous mettions en proie à « plus de... ».


La faille de l'utilité


Nous voici donc en train de nous battre, inlassablement, afin d'obtenir la reconnaissance d’autrui et ainsi, garantir une certaine valeur pour notre existence. Adieu, vide infini ! En se rendant nécessaire à l’autre, le néant vient de disparaître : quel soulagement ! Désormais, qu’importe l’après et l’avant puisque le présent, lui, est justifié. Enfin, notre vie a un sens. Ce ressenti, si réconfortant, explique très certainement pourquoi, dès que l’on traverse une période de doute (qu'il s'agisse d'un doute individuel, à l’échelle de son travail par exemple, ou collectif, à l’échelle de notre modèle citoyen), nous accusons précisément une perte de sens. Ce ressenti, trouble et pourtant écrasant, de ne pas être à la bonne place.


La réaction la plus commune, face à cette perte de sens, est de compenser par une tentative de se rendre utile. C’est une réaction censée puisqu’elle devrait en effet naturellement rebondir et ainsi combler notre besoin de reconnaissance premier. Chercher à se rendre utile (en se reconvertissant vers un métier moins absurde, en s’investissant dans un projet solidaire et collectif, en dégageant du temps pour se consacrer plus qualitativement à ses enfants…) pallie en effet l’angoisse ingérable de gâcher sa vie ou même, de vivre pour rien. J’emploie ce terme utilité car il revient, fréquemment, dans les réflexions de personnes en situation d’échec. Se sentir inutile sous-entend ici que l’on n’a finalement pas trouvé la fonction de sa vie. Il s’agit d’un terme ordinairement employé pour quelque chose dont l'usage ou la pratique permet de satisfaire un besoin ou une demande. On se compare donc à un outil, un objet dont nous pourrions objectivement mesurer l’efficacité, les défauts, la pertinence.


Mais peut-on véritablement associer la notion d’utilité à celle de vie humaine ? Cela sous-entendrait finalement que nous pourrions mettre en place une sorte de barème, quelque chose mesurant la fonctionnalité de nos actes et/ou de nos pensées. En somme, une grille de valeurs permettant de mesurer et de déterminer la valeur de l’un face à la valeur de l’autre. La faculté de quantifier notre degré d'utilité -et donc d'inutilité- à travers une échelle objective fait frémir car elle évoque, immédiatement, les pires drames humains ayant présupposé, tant de fois à travers l’Histoire, qu’un groupe d’individus pouvait être plus utile, plus nécessaire ou plus valable plus qu’un autre…

Soudain, la quête d’une vie dite "utile" se présente non plus comme un graal mais plutôt comme un piège, un quiproquo avec nous-même, né d’une ingestion de notre insoluble angoisse existentielle. En emmêlant savamment notre fierté intime, la reconnaissance d’autrui et le sens de notre vie, nous venons de faire surgir un schéma répandu, mais ô combien toxique, que seules les vies objectivement utiles ont un sens.

Il me semble que nous touchons là une des grandes failles de notre modèle sociétal actuel. Si nous devions le résumer en un slogan, le mot-étendard serait limpide : la Réussite. Le sous-titre tout autant : l’Intégration. Resterait l’astérisque, en bas de l’affiche, que nous ne ferions pas l’effort de lire tant elle nous semblerait énoncer des informations que nous savons déjà : si tu n’en es pas, exclu·e tu seras.


C’est ainsi que se construit la pensée verticale : en nous plaçant insidieusement les un·es au-dessus des autres. Il est un effort permanent de ne pas se réfugier dans ce réconfort du sommet. Je parle de réconfort car je crois que c’est bien de cela qu’il s’agit : être au-dessus d’un·e autre assouvit immédiatement la peur de ne pas être celle ou celui qui est tout en bas. Une telle projection ne ravirait personne, c’est certain. Reste donc à savoir, désormais, si nous pouvons construire un autre schéma, horizontal cette fois-ci, assurant le respect et la reconnaissance de chacun des êtres vivants quelque soit sa fonction, son entourage, son choix et son chemin.


L'art de la transgression


Les artistes sont une source d'inspiration inépuisable pour leur vocation à faire éclore des pensées et des modèles inédits. La première chose qui nous intéresse ici est le statut même des Arts qui sont, par essence, inutiles, c’est-à-dire qui ne sont destinés à aucun usage ni fonction prédéterminée. En ce sens, l’art ne sert à rien. Et à ceux qui auraient voulu leur proposer la case de l’esthétisme, l’art moderne en a découd avec véhémence : non, l’art n’est pas joli. Ça, c’est le rôle de la décoration. Il n’est pas non plus fait pour nous amuser, puisqu’il s’agit là du rôle du divertissement. Néanmoins, nous sommes bien incapables de le balayer d’un revers de manche : qu’on le veuille ou non, il nous accompagne depuis toujours. Mais alors à quoi répond-t-il de si fondamental ? Hé bien il nous révèle justement que ce qui ne correspond à aucune fonction, qui n'est pas "utile", est pourtant tout aussi nécessaire. Et c’est justement ce glissement entre la notion d’utilité et celle de la nécessité qui nous permet d’ouvrir des modèles inédits où la réussite et l’efficience ne sont pas les seules références…


Quelques artistes poussent même la réflexion plus loin en travaillant, au sein même de leur œuvre, à détruire les notions de reconnaissance et de qualité. Citons par exemple la célèbre Fontaine de Marcel Duchamp.

Marcel Duchamp, Fontaine (1917)

En quoi le fait d’avoir placé un urinoir au beau milieu d’un musée a-t-il révolutionné le champ de l’Art ? Eh bien parce que, par cette simple action, l'artiste promeut l’idée que l’artiste n’est pas un génie de la technicité mais bien un être sensible affirmant une vision subjective et capable de chambouler tout ce qui est établi. Cette œuvre a bien entendu décidé de s’aventurer sur le terrain de ce qu’on appelle la provocation, c’est-à-dire qui provoque des sensations extrêmes et souvent teintées de colère, mépris, indignation ou rejet. Mais nous pourrions aussi évoquer le photographe Robert Frank qui a marqué l’histoire de la photographie avec des images semblant accidentées, floues ou "mal" cadrées...

Robert Frank, Les Américains (1958)

Que détenaient-elles d’inédit ? La capacité à exprimer un paysage non pas extérieur et objectif, mais intérieur et intime. Il y avait ainsi, dans son désir de ne pas « soigner » ni son geste ni son image, la retranscription d’une modestie humaine qui me semble aussi touchante que juste. L’œil du photographe se retrouve désacralisé au profit de la beauté d’un instant.

Un autre artiste, bourré d’humour et d’esprit, mérite que l'on s'y intéresse : Robert Filliou. Dans les années 60, il pose un principe d’équivalence entre le bien fait, le mal fait et le pas fait.

Robert Filliou, Autoportrait bien fait, mal fait, pas fait (1973)

Une même œuvre, donc, réalisée selon chacun de ces trois énoncés mais, dans les trois cas, traitée avec le même souci d’application. Cette proposition, derrière son évidente poésie, invite ainsi à libérer notre créativité sans se soucier de la question traditionnelle du beau, du maîtrisé et du reconnu.

Et pour ne pas risquer de faire rimer la recherche fondamentale de l’Art avec le sujet de l’Art Contemporain, prenons le temps de citer Claude Monet, peintre qui recouvre désormais sagement nos boites de chocolat.

Claude Monet, Coquelicots (1873)

Ses œuvres étaient pourtant, à l'époque, elles aussi qualifiées de scandaleuses, barbouilleuses, floues, simplement parce qu'elles bafouaient les critères établis de la représentation réaliste. Enfin, d’une autre façon, Paul Cézanne demeure un cas d’école :

Paul Cézanne, Montagne Sainte-Victoire (1902)

Rejeté de tous les salons officiels, méprisé par la critique de son temps, ce grand peintre aujourd’hui reconnu et certifié par tous les spécialistes était, à son époque, ce que nous pourrions qualifier de looser. La reconnaissance reçue de la parole établie et d'autrui n’est définitivement pas synonyme de vérité, ni de longévité...


En cherchant sans cesse à repousser les limites de ce qui est entendu, les artistes ainsi prennent le risque d’être mal accueillis par leurs contemporains. Pourtant, le temps passant, beaucoup deviennent des références marquant l’Histoire de l’Art autant que celle du monde. Ainsi, il est amusant de constater que notre pensée contemporaine a finalement rejoint la pensée de l’Art Moderne en délaissant l’importance de la technicité au profit de la créativité… Le fameux schéma « Out of the box » du spécialiste du leadership John Adair, tant prônée par les entreprises d’aujourd’hui, s’appuie sur cette conviction propre aux artistes : l’infini des possibles et des horizons ne peut naître qu’en dehors des sentiers battus, sur des territoires nouveaux et débarrassés de toute contrainte effective, temporelle et rationnelle.


La perspective de pouvoir construire le monde en déplaçant radicalement nos critères de réussite, de valeur et de reconnaissance, ainsi que le font les artistes dans leurs recherches fondamentales, ouvre soudain des fenêtres et des espoirs insoupçonnés, pour nous-mêmes autant que pour notre modèle sociétal.

Laurent Lacotte ou l’inversion des rôles


Laurent Lacotte est un artiste agissant majoritairement dans l’espace urbain à travers des actions extrêmement éphémères. Son œuvre Office se compose d’une pancarte en carton, rappelant immédiatement celle des personnes faisant la mendicité dans la rue, et d’une ligne téléphonique. Sur la pancarte, il est écrit «Je suis absent, appelez le 06.XX.XX.XX.XX Si besoin ».


Laurent Lacotte, Office

Cette action renverse, avec une simplicité et une légèreté étonnante, les rôles déterminés entre celles et ceux qui énoncent un besoin et celles et ceux qui y répondent. Le présumé

« mendiant », en laissant son numéro aux passants, se rend soudain nécessaire. Pourquoi l’appellerait-on ? se demande-t-on. La tragédie de cette question nous saute soudain au visage, parce que nous avons présumé qu’il ne pourrait, de par sa fonction, ne nous aider à rien. Nous venons ainsi de résumer un être à un statut -en bas de l’échelle- et de lui retirer, immédiatement, toute possibilité de reprendre sa place à l’égalité de nous, c’est-à-dire en somme, son humanité.


Que s’est-il passé pour ceux qui ont appelés le fameux numéro ? Il s’agit en réalité d’une ligne téléphonique que l’artiste a relié à une messagerie vocale, permettant ainsi de laisser un message au présumé mendiant. Laurent Lacotte est un adepte de ces processus qui libèrent la parole anonyme dans toutes leurs multiplicités.

Les messages qu’il a reçus à ce numéro sont de précieux révélateurs de nos comportements sociaux. De celui qui s’inquiète pour la sécurité des pièces à l’autre qui envoie la police ou qui déchire la pancarte, l’étendue des réactions est vaste et semble témoigner de la peur ou de l’empathie -selon les cas- provoquée par le miroir de notre potentielle propre exclusion. C’est en cela que la rencontre avec cette œuvre a pour moi été fondamentale : il m’a semblé entrevoir, le temps d’une pancarte en carton, l'horizon d'un nouveau système, solidaire et horizontal, où chacune de nos vies serait considérée non pas comme une perspective d’échec ou de réussite, mais comme une voix méritant d’être respectée et entendue, quelqu’elle soit.



Laurent Lacotte, Office

Rencontre avec Laurent Lacotte


L'artiste Laurent Lacotte nous ouvre les coulisses de ses créations en acceptant de répondre à trois questions, depuis la naissance de ses idées jusqu'à ses espoirs de brèches futures.


Comment est née cette idée d’une pancarte d'absence pour S.D.F. ?

Au début de la décennie précédente, les arrêtés anti-mendicité ont fleuri dans de nombreuses communes, et pas uniquement dans les grandes villes, au point de susciter un débat national sur la question. L’idée de cette pièce m’est venue en 2015 lorsque je me documentais sur le sujet. Fort du constat aussi que lors de mes déplacements quotidiens, je ne voyais plus, ou peut-être ne voulais-je plus voir les personnes en grande nécessité dans la rue et sollicitant de l’aide.

J’ai alors pensé qu’il serait intéressant de rendre une certaine visibilité à ces personnes à travers un dispositif simple qui, paradoxalement, ne les montrait pas physiquement. Redonner présence au travers de l’absence (énoncée sur le carton) et, au-delà, sonder le rapport des passant·e·s à la situation de l’exclusion ordinaire grâce à la mise en place d’une ligne téléphonique me permettant de recevoir des appels, messages téléphoniques et autres textos.


Se sentir utile : piège, désir ou nécessité  ?

Dans La crise de la Culture, Hannah Arendt affirme que l’oeuvre d’art n’a strictement aucune fonction : ni celle de décorer, ni celle d‘éduquer moralement, ni celle de témoigner, ni même celle d’exprimer les sentiments ou la vision du monde de l’artiste. Toute tentative de trouver une fonction à l’art serait une dérive utilitariste.

La seule finalité de l’art serait d’être là, d’exister dans le monde.

Pour ma part, je pense que si mes pièces ont toute légitimité d'exister par le fait d'exister et qu'elles ont ce mérite en soi, je ne saurais me contenter de cela. Elles possèdent un contexte d’apparition qu’il soit sociétal, culturel ou émotionnel. Je les vois donc plus comme prolongement d’un langage particulier, qui parfois peut se faire relais de voix inexprimables autrement. Au-delà de l’acceptation de ma non-conformation aux modèles tout-puissants d’efficience, je me sais vivant dans ce monde où je fabrique ces choses.

« L’art pour l’art » ou « l’art pour l’autre » ne sauraient être à mes yeux les deux seuls choix qui s’imposent à nous. Le questionnement sur le rôle et l’utilité de l’art demeure, mais je pense qu’il ne doit pas indispensablement être celui de l’artiste.


En tant qu'artiste, quelle brèche espères-tu créer dans notre réalité ?

Je me rappelle avoir lu il y a quelques années une publication de Rossella Froissart : Utilités de l’Art. Une sous-partie de ce texte y est ainsi titrée : « Se frayer un chemin dans la Babylone utilitariste ». Cette tournure m’est restée en mémoire. Dans nos sociétés contemporaines où l’injonction de trouver sa place - donc d’être utile - demeure omniprésente, je pense que certaines brèches que je tente d’ouvrir relèvent d’une tentative d’acceptation de ce qui est considéré comme étant inutile. Et plus particulièrement de celleux considéré·e·s comme tels. En somme, en montrant ce que l’on ne saurait ou voudrait voir, en ouvrant parfois la discussion sur ces sujets, je les réintègre à un tout, les considérant comme fondamentaux à l’existence.

Laurent Lacotte nous partage ici deux retranscriptions complètes parmi les multiples messages qu'il a reçus via ce dispositif.


* Retranscription complète du texto :

Bonjour, je vous ai laissé un billet de 5€ sur la Coulée Verte, j’espère que personne ne vous le prendra d’ici votre retour. Je vous ai également laissé un petit message que vous découvrirez. C’est le papier rose dans la coupelle.


** Retranscription complète de l'appel :

- Allô ? - Bonjour, c'est à vous le carton avec le numéro ? - Oui, monsieur. - Bah...il est sur la rue, juste en face de ma boutique. Vous pouvez l'enlever ? - Vous ne pouvez pas le déplacer ? - Non, je vais pas le déplacer. - En fait, je peux pas venir le déplacer parce que c'est la pièce d'un artiste, qui veut faire échanger avec les gens, les faire parler... - Je comprends bien que c'est une démarche artistique, c'est super, mais pas devant notre boutique voilà. Nous avons une boutique, il n'y a pas de démarche artistique ici. Vous avez plein de places à Nice, vous les mettez sur les places et voilà. - Si ça vous dérange, vous pouvez l'enlever, ce n'est pas grave.

- Vous êtres incroyable! C'est vous qui mettez le bordel et c'est à moi d’aller nettoyer.

- Au-revoir, bonne journée, monsieur.


Merci pour ce temps passé ensemble.

Retrouvez tout le passionnant travail de Laurent Lacotte ici.

Et pour ceux qui veulent se procurer La crise de la culture de Hannah Arendt, c'est ici !


A bientôt pour de prochaines brèches !


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©AnneSophieBerard