• AnneSophie Berard

DEMENAGER OU RESTER ?


Ugo Rondinone, where do we go from here?



Même lorsqu'elle nait d'une volonté, la décision de déménager est difficile à prendre.


D'abord, il y a le problème de tout ce que l'on ne pourra emporter. Les gens que l'on aime et auxquels on tient, en premier lieu. Notre quartier ensuite, ses rues et ses secrets qui nous connaissent si bien. Le travail bien sûr, qu'il faudra réinventer, d'une façon ou d'une autre. Et puis les repères et puis les habitudes et puis, et puis… Et puis ce doute tenace qui refuse de se dissiper : au fond, est-ce bien pour nous ? En est-on vraiment capable ? Parviendra-t-on à reconstruire là-bas ce que l'on a mis tant de temps à bâtir ici ? Certes, d'autres personnes y sont parvenues mais elles ne sont pas nous : peut-être avaient-elles plus de bonnes raisons, plus de ressources ou bien, simplement, plus de chance ?


"Parce qu’une chose offre une difficulté énorme, ne va pas croire que ce soit chose impossible aux forces humaines ; et si c’est quelque chose de possible et même de naturel à l’homme, pense que toi aussi tu es en état de le faire."

Ce sont à ces mots de l'empereur Marc-Aurèle* que l'on s'accrochera solidement pour faire taire ces craintes-là : je suis en état de le faire. Ainsi rassuré·e·s, nous nous efforcerons de regarder l'horizon afin d'y déceler les signaux faibles et ressentir, le plus précisément possible, la marge de nos possibles. C'est à dire discerner d'une part, les raisons d'une telle volonté et de l'autre, la réalité de nos capacités.


Partir, c'est accepter de perdre ce que nos valises ne pourront contenir. C'est aussi prendre le risque de regretter ce que nous n'aurions pas suffisamment considéré. Alors, dans un premier temps, nous prendrons le temps de nous poser cette question fondamentale : partir, oui, mais pourquoi ? Les réponses couleront certainement de source : ici, trop de pollution, là pas assez de culture, généralement nous savons bien ce qui nous pousse à rêver d'évasion…


Ensuite, viendra le problème de la destination : où donc voudrait-on aller ? Nous ne le savons pas toujours ! Mais nous avons, dans la plupart des cas, au moins une intuition (un paysage qui nous attire, par exemple) et quelques contraintes (professionnelles, familiales, personnelles…), la conjugaison de deux permettant de définir un périmètre à priori raisonnable.


Demeurera la question cruciale : que risque-t-on de perdre ? La réponse tient en un mot : notre équilibre. Vivre durant des années au même endroit nous a permis de stabiliser notre existence. Disons que nous savons ce que nous avons, et ce que nous n'avons pas. En déménageant (et d'autant plus si cet acte n'est pas lié à un projet structuré), nous risquons tout bonnement la désillusion. Partir, est-ce fuir ?


Si nous n'arrivons plus à faire un seul pas après avoir formulé cette question, peut-être que l'œuvre Where do we go from here de l'artiste Ugo Rondinone pourra nous aider à débloquer la situation. Contempler ces mots, qui prennent la forme et les couleurs de l'arc-en-ciel, nous rappelle que la vie n'est rien de plus que ça : une fugitive et fragile question de direction à prendre. Et c'est exactement ce dont nous avons besoin : une brèche miraculeusement contenue entre la pluie et le soleil.


Avec cet arc-en-ciel comme camarade de pensée, nous pourrons étoffer notre réflexion. Nous continuerons de mesurer les risques éventuels d'un déménagement, seulement nous ne nous limiterons plus à ceux-là : nous prendrons aussi en compte ceux liés au fait de rester. Envisager les deux scénarios permettra à la fois de donner toutes ses chances à notre Ici et de mieux comprendre ce que l'on nomme là-bas.


Qui sait si nos envies d'ailleurs ne sont pas le mirage d'un autre besoin : un changement d'habitude, de route, de rythme... de point de vue.


Ou bien ce souhait de déménager, qui se nichait dans un lointain murmure, pourra enfin éclore et se muer en projet. Alors, nous nous lancerons dans l'aventure, empaquetant notre présent dans d'innombrables cartons, puis nous prendrons la route en laissant disparaitre derrière nous notre vie qui sera, désormais, notre vie d'avant.


Finalement, que nous partions ou bien que nous restions importe peu : notre histoire à venir sera de toute façon excitante, puisque que nous l'aurons nourrie de réflexions nouvelles. Et je crois que c'est le secret de longévité de tous nos désirs : les attiser pour qu'ils restent brûlants.



Si vous aussi, vous avez déménagé, ou bien que vous êtes justement en plein questionnement, n'hésitez pas à me partager vos témoignages et questions, je serais heureuse de les lire et d'y répondre.


A bientôt pour d'autres brèches !


* issu du livre VI de ses (fabuleuses et intemporelles!) Pensées pour moi-même


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