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Laurent Lacotte

Rencontre avec Laurent Lacotte


Laurent Lacotte est un artiste agissant majoritairement dans l’espace urbain à travers des actions extrêmement éphémères.Son œuvre Office se compose d’une pancarte en carton, rappelant immédiatement celle des personnes faisant la mendicité dans la rue, et d’une ligne téléphonique. Sur la pancarte, il est écrit «Je suis absent, appelez le 06.XX.XX.XX.XX Si besoin ». Il nous ouvre les coulisses de ses créations en acceptant de répondre à trois questions, depuis la naissance de ses idées jusqu'à ses espoirs de brèches futures.


Comment est née cette idée d’une pancarte d'absence pour S.D.F. ?

Au début de la décennie précédente, les arrêtés anti-mendicité ont fleuri dans de nombreuses communes, et pas uniquement dans les grandes villes, au point de susciter un débat national sur la question. L’idée de cette pièce m’est venue en 2015 lorsque je me documentais sur le sujet. Fort du constat aussi que lors de mes déplacements quotidiens, je ne voyais plus, ou peut-être ne voulais-je plus voir les personnes en grande nécessité dans la rue et sollicitant de l’aide.

J’ai alors pensé qu’il serait intéressant de rendre une certaine visibilité à ces personnes à travers un dispositif simple qui, paradoxalement, ne les montrait pas physiquement. Redonner présence au travers de l’absence (énoncée sur le carton) et, au-delà, sonder le rapport des passant·e·s à la situation de l’exclusion ordinaire grâce à la mise en place d’une ligne téléphonique me permettant de recevoir des appels, messages téléphoniques et autres textos.


Se sentir utile : piège, désir ou nécessité  ?

Dans La crise de la Culture, Hannah Arendt affirme que l’oeuvre d’art n’a strictement aucune fonction : ni celle de décorer, ni celle d‘éduquer moralement, ni celle de témoigner, ni même celle d’exprimer les sentiments ou la vision du monde de l’artiste. Toute tentative de trouver une fonction à l’art serait une dérive utilitariste.

La seule finalité de l’art serait d’être là, d’exister dans le monde.

Pour ma part, je pense que si mes pièces ont toute légitimité d'exister par le fait d'exister et qu'elles ont ce mérite en soi, je ne saurais me contenter de cela. Elles possèdent un contexte d’apparition qu’il soit sociétal, culturel ou émotionnel. Je les vois donc plus comme prolongement d’un langage particulier, qui parfois peut se faire relais de voix inexprimables autrement. Au-delà de l’acceptation de ma non-conformation aux modèles tout-puissants d’efficience, je me sais vivant dans ce monde où je fabrique ces choses.

« L’art pour l’art » ou « l’art pour l’autre » ne sauraient être à mes yeux les deux seuls choix qui s’imposent à nous. Le questionnement sur le rôle et l’utilité de l’art demeure, mais je pense qu’il ne doit pas indispensablement être celui de l’artiste.


En tant qu'artiste, quelle brèche espères-tu créer dans notre réalité ?

Je me rappelle avoir lu il y a quelques années une publication de Rossella Froissart : Utilités de l’Art. Une sous-partie de ce texte y est ainsi titrée : « Se frayer un chemin dans la Babylone utilitariste ». Cette tournure m’est restée en mémoire. Dans nos sociétés contemporaines où l’injonction de trouver sa place - donc d’être utile - demeure omniprésente, je pense que certaines brèches que je tente d’ouvrir relèvent d’une tentative d’acceptation de ce qui est considéré comme étant inutile. Et plus particulièrement de celleux considéré·e·s comme tels. En somme, en montrant ce que l’on ne saurait ou voudrait voir, en ouvrant parfois la discussion sur ces sujets, je les réintègre à un tout, les considérant comme fondamentaux à l’existence.



Laurent Lacotte, Office

L'art d'inverser les rôles

Cette action renverse, avec une simplicité et une légèreté étonnante, les rôles déterminés entre celles et ceux qui énoncent un besoin et celles et ceux qui y répondent. Le présumé

« mendiant », en laissant son numéro aux passants, se rend soudain nécessaire. Pourquoi l’appellerait-on ? se demande-t-on. La tragédie de cette question nous saute soudain au visage, parce que nous avons présumé qu’il ne pourrait, de par sa fonction, ne nous aider à rien. Nous venons ainsi de résumer un être à un statut -en bas de l’échelle- et de lui retirer, immédiatement, toute possibilité de reprendre sa place à l’égalité de nous, c’est-à-dire en somme, son humanité.


Que s’est-il passé pour ceux qui ont appelés le fameux numéro ? Il s’agit en réalité d’une ligne téléphonique que l’artiste a relié à une messagerie vocale, permettant ainsi de laisser un message au présumé mendiant. Laurent Lacotte est un adepte de ces processus qui libèrent la parole anonyme dans toutes leurs multiplicités.


Les messages qu’il a reçus à ce numéro sont de précieux révélateurs de nos comportements sociaux. De celui qui s’inquiète pour la sécurité des pièces à l’autre qui envoie la police ou qui déchire la pancarte, l’étendue des réactions est vaste et semble témoigner de la peur ou de l’empathie -selon les cas- provoquée par le miroir de notre potentielle propre exclusion. C’est en cela que la rencontre avec cette œuvre a pour moi été fondamentale : il m’a semblé entrevoir, le temps d’une pancarte en carton, l'horizon d'un nouveau système, solidaire et horizontal, où chacune de nos vies serait considérée non pas comme une perspective d’échec ou de réussite, mais comme une voix méritant d’être respectée et entendue, quelqu’elle soit.



Laurent Lacotte, Office

* Retranscription complète du texto :

Bonjour, je vous ai laissé un billet de 5€ sur la Coulée Verte, j’espère que personne ne vous le prendra d’ici votre retour. Je vous ai également laissé un petit message que vous découvrirez. C’est le papier rose dans la coupelle.


** Retranscription complète de l'appel :

- Allô ? - Bonjour, c'est à vous le carton avec le numéro ? - Oui, monsieur. - Bah...il est sur la rue, juste en face de ma boutique. Vous pouvez l'enlever ? - Vous ne pouvez pas le déplacer ? - Non, je vais pas le déplacer. - En fait, je peux pas venir le déplacer parce que c'est la pièce d'un artiste, qui veut faire échanger avec les gens, les faire parler... - Je comprends bien que c'est une démarche artistique, c'est super, mais pas devant notre boutique voilà. Nous avons une boutique, il n'y a pas de démarche artistique ici. Vous avez plein de places à Nice, vous les mettez sur les places et voilà. - Si ça vous dérange, vous pouvez l'enlever, ce n'est pas grave.

- Vous êtres incroyable! C'est vous qui mettez le bordel et c'est à moi d’aller nettoyer.

- Au-revoir, bonne journée, monsieur.




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