Les brèches sont des ouvertures, des trouées accidentelles ou volontaires faites dans un mur, une clôture, un obstacle artificiel ou naturel. On peut les rencontrer absolument partout, pourvu qu'il y ait un obstacle. L'art contemporain en regorge et ce blog est porté par ce désir : chercher, recenser et partager ces espaces infimes, fragiles et lumineux qui offrent une autre voie et préfèrent le potentiel d'une faille à la rigidité d'un bloc.

 
  • AnneSophie Berard

Mis à jour : il y a 2 jours


Nous commençons par rêver d’une belle place dans le monde : quelque chose de grand, de confortable, d’audacieux, d’enviable. Mais la vie fait son chemin et nous constatons que la réalité ne se calibre pas forcément à notre juste mesure... S’en suivent les regrets, les frustrations, les colères, les remords. Bien sûr, on préférerait jeter par-dessus bord tous ces vils sentiments ; mais comment ne pas désirer ce que l’on aurait tant voulu avoir ?

La première chose que l’on peut faire est de douter de ces dits désirs tout en reconsidérant ce que l'on a véritablement. A l’instar de l’artiste qui confond ses tics avec son véritable langage, prenons le temps de nous interroger sur notre identité profonde. C’est ce fil-là, cette vérité dont nous souhaitons nous approcher.


Pour y parvenir, nous pouvons tenter d'aborder cette « place à soi » comme nous aurions abordé une œuvre d’art : c’est-à-dire comme quelque chose que l’on a envie d’aimer, de considérer et de comprendre pour ce qu’elle est, et non pour ce qu’elle devrait -ou pourrait- être.

Le processus que nous développons en tant que spectateur face à une œuvre comporte trois étapes-clés, intervenant sans ordre pré-déterminé :


-L’étape du ressenti, la plus instinctive, correspond au moment de reconnaissance. Elle consiste à exprimer ce que l’on aime, ce que cela nous évoque, nous provoque, et à prolonger l'oeuvre de notre propre imaginaire pour la faire notre. Deux attitudes peuvent contrarier cette étape : celle de vouloir être « au-dessus des émotions » en niant la vertu d’une libération émotionnelle pour clarifier un raisonnement ; et celle de confondre des goûts réels avec d'autres qui auraient été imposés, volontairement ou non (par l’éducation ou la société par exemple). Pour contourner ces deux obstacles, il est commode de s’appliquer à laisser parler notre petite voix, celle qui chuchote très bas à l’intérieur de nous, plutôt que celle qui s’impose de façon autoritaire, comme celle d’un autre...


-L’étape de l’analyse, la plus objective, correspond au moment de mise à distance. Cette fois, nous prenons le temps d’observer attentivement ce qui est exposé en tâchant d’identifier chaque élément et d’en comprendre les caractéristiques. La posture du scientifique peut ici nous inspirer : nous établissons un diagnostic neutre et global, visant à déterminer un territoire spécifique où chaque élément remplit une fonction précise. La difficulté de cette étape réside dans une possible incapacité à empêcher les émotions et le jugement de se mêler à l’analyse. Parasité par nos ressentis, nous ne parvenons plus à regarder ce qui est. Pour sortir de cette situation, nous pouvons essayer de dresser un mur fictif entre l’œuvre et soi, à la façon du chirurgien oubliant un instant la personne se logeant dans le corps qu’il opère.


-L’étape de l’interprétation, la plus cérébrale, correspond au moment du sens, c’est-à-dire la quête de la raison de l’œuvre. Si aucune réponse convaincante ne nous apparaît, nous pouvons chercher des éléments dans la contextualisation (historique, géographique, politique…) de l’œuvre, dans la carrière de l’artiste ou bien nous référer au propos énoncé par le cartel. Mais la difficulté de cette étape est sournoise : il s’agit du complexe. Le fait de ne pas connaitre les codes d’une chose mène souvent au fait de ne pas oser la comprendre. La relation est alors paralysée puisqu’elle devient hiérarchique et statique. Pour s’en défaire, il suffit de retourner au stade de l’intime. C’est-à-dire interpréter l’œuvre selon ses propres codes et préoccupations, sans se soucier d’une quelconque grille d’expert. Si, de cette manière, nous trouvons un chemin entre l’œuvre et nous, alors la rencontre pourra avoir lieu et c’est exactement ce que nous pouvons espérer de l’art !


Ces trois étapes composent ainsi notre cheminement de spectateur. C’est celui que nous allons tâcher d'emprunter afin de mieux considérer et déterminer notre foyer intérieur. Les émotions vives, l'analyse fine puis la détermination du sens devraient en effet nous permettre de mieux appréhender cet endroit qui accueille nos plis autant que nos reliefs, qui nous tient la tête au bon niveau, ni trop haut, ni trop bas et à l’intérieur duquel nous nous sentons à l’aise, car nous seyant à nous mieux qu’à personne d’autre.

Notre boussole interne peut s'organiser en quatre points cardinaux :

- la valeur de ce qui nous tient debout

-le manque de ce qu'on avons perdu

-le poids de ce qui nous contraint

-la peur de ce qu'on louperait


C'est en explorant l'équilibre de ces éléments les uns par rapport aux autres, mais aussi leur contenu et leur fonction, que doucement, notre portrait se tisse. L'heure est donc venue de regarder notre place comme le tableau d’un autre !

Les couleurs, les formes, les matières, les tailles sont autant de matières qui préciseront notre place au spectateur de nous-mêmes que nous sommes. Jouons le jeu d'imaginer notre propre tableau et de le contempler en prenant soin de ressentir, analyser et interpréter les quatre éléments fondamentaux qui le constitueront :

LA TABLE DE CE QUE L'ON A


Ce premier élément invite à appréhender « ce qui nous tient debout ». C’est notre garantie de stabilité : ce qui nous porte et nous retient dans nos chutes. Notre colonne vertébrale, en quelque sorte.

Il se constitue de deux forces :

- Ce qui m'entoure (les chaises) : nous y installons tous les êtres nécessaires à notre bien-être.

- Ce qui me nourrit (le buffet) : nous y déposons tout ce qui est essentiel à notre désir de nous lever le matin et de ne pas nous coucher trop vite, le soir.


LA FENÊTRE DE CE QUI NOUS MANQUE


Ce deuxième élément, répondant à la question de "ce que l'on voudrait retrouver"donne une place considérable à ce que nous avons perdu dans notre vie. Le but est de parvenir à faire de ces pertes une source d'inspiration, un horizon où puiser des forces nouvelles.

Nous pouvons évoquer deux sortes de disparition :

- Ce que j'ai perdu (le soleil) : c'est-à-dire tout ce que nous avons délaissé à regret mais qui, avec un peu d'effort et de temps, est capable d'éclairer à nouveau nos jours, même de façon partielle.

-Ce qui a disparu (la nuit) : c'est-à-dire tout ce qui qui nous a été retiré malgré nous, mais dont le souvenir reste aussi réconfortant que nécessaire pour nous ressourcer; à la façon des étoiles.



LA MALLE DES CONTRAINTES

Ce troisième élément correspond à l’endroit du stockage. On y mettra "ce que l'on abandonnerait volontiers" mais que nous devons pour l'instant conserver pour des raisons extérieures à notre désir. Le temps finira par décider de leur destin... En attendant, nous les plaçons à l’endroit qu’ils méritent : celui qui prend le moins de place possible et qui ne mérite pas d’être contemplé.


Nous retrouvons ici deux sortes de charges :

- Ce qui nous pèse (dans la malle) : les obligations s'entassent ici en s'appliquant à ne surtout pas déborder ailleurs.

- Ce qui nous empêche (les verrous) : toutes les souffrances et interdits que l'on viendra enfermer ici, à double tour.



L'HORLOGE DES DÉSIRS


Ce dernier élément se réfère à l'urgence de nos volontés. Car face à la question de "ce qu'on regretterait vraiment", l'horloge tourne vite. Après avoir abordé la notion du temps dans un précédent post,c'est celle de nos regrets les plus craints que nous interrogeons.


Nous retrouvons deux mouvements distincts :

- Ceux qui concernent l'autre (les heures) : tous les moments où il faudrait être là pour ceux qu'on aime et dont nous ne nous pardonnerions pas l'absence.

- Ceux qui nous concernent (les secondes) : l'importance du soin accordé à chaque infime instant afin de se sentir combler à chaque tic, et à chaque tac, sans risque de négligence.


En empruntant le cheminement du spectateur face à l'oeuvre pour aborder notre Place, nous parvenons à exprimer nos ressentis les plus enfouis, dresser nos constats les plus objectifs et tâcher de trouver un sens intime à chaque élément. Peu à peu, une histoire va se tisser.


Libre à chacun, ensuite, de la faire évoluer avec patience et bienveillance. Car, c’est la chose la plus certaine : une place, nous n’en avons qu’une, et c’est la nôtre. Alors, tâchons qu'elle nous ressemble le plus possible, et dans les moindres détails !

 

Des doutes à cultiver, des idées à proposer, des mots à partager.

J'aime passer mes journées à douter ; la multiplicité des nouvelles pensées offerte par l'incertitude me réconforte. J'y trouve la liberté primordiale d'évoluer et de changer autant que je le désire. Dans ce blog, plutôt que de promouvoir les sentiers battus, les voies royales et les autoroutes efficaces, j'aimerais donc prendre le temps de rendre hommage aux transverses, aux détours et aux errances à travers des réflexions nourries d'art contemporain. J'aime plus que tout nos failles et nos fragilités et je suis convaincue qu'elles sont les formidables brèches qui font naître la créativité, la poésie et la sensibilité nécessaires à la construction de notre avenir.

QUESTIONNER

En confrontant une question sociétale à une oeuvre d'art contemporain, je tâcherai de faire entendre une réflexion construite sur la mélodie des murmures et des invisibles.

RaphaelMartinez_Breches
RaphaelMartinez_Breches

RENCONTRER

Un moment partagé avec ceux dont j'aime la parole autant que la pensée, afin que leurs confidences entaillent ce grand mur qui nous empêche parfois d'oser.

ESSAYER

Des questions ouvertes, que j'aime appeler récoltes, comme autant de graines pour faire éclore les contours d'un espoir commun et d'un possible demain.

RaphaelMartinez_Breches
 

ANNESOPHIE BÉRARD

Chercheuse de voies nouvelles

Freelance depuis toujours, j'évolue librement dans le domaine de l'art, de la création et de l'innovation : autrice, curatrice, conceptrice, directrice artistique... Au cours de chacune de ces missions, je m’applique à trouver, grâce à l'art et aux mots, le chemin d'un monde plus souhaitable et le partager à travers un récit sensible, accessible et collectif.

 
 
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Brèches // AnneSophie Bérard

Saint-ouen

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